Argent magique et production magique

Dans la plupart des conflits sociaux voire politiques, la question est celle de l’argent voire, parfois plus explicitement, du pouvoir d’achat. La réponse des autorités, publiques ou privées, est souvent qu’il n’y a pas d’argent magique.

Le problème n’est pas qu’il ne peut pas y avoir d’argent magique : il peut y en avoir. Mais il ne peut pas y avoir de production magique. C’est cela qui n’est pas dit. En fait, c’est la magie qui n’existe pas.

L’argent est une fiction. L’argent n’a aucune utilité en lui-même. Pour ceux qui ont été bercés, dans leur enfance, avec les images d’Oncle Picsou nageant dans une piscine de pièces, c’est parfois dur à admettre. Pour ceux qui ont une imagination nourrie d’idéologies d’extrême-gauche, c’est risible. Mais c’est pourtant la réalité.

Essayez de manger une pièce ou un billet de banque, juste pour voir. Ou de vous abriter dans une maison faite en billets. Ou encore de faire fonctionner une voiture en mettant des billets dans le réservoir. L’argent en tant que tel n’a aucune utilité.

L’argent est juste un moyen de répartir des droits à consommer. A consommer quoi ? Ce qui a été produit par ailleurs. C’est pourquoi certains, pour simplifier, parlent d’ »économie réelle » à opposer aux mouvements financiers. L’expression est contestable mais peut être pédagogique.

A l’époque où l’argent était constitué de pièces de métal, c’est la valeur du métal qui déterminait la valeur de la pièce. L’or a une valeur en lui-même : il est imputrescible, inoxydable, ductile… et joli. Mais l’or ne se mange pas. Même si Marcus Licinius Crassus, à l’invitation du roi parthe Orodès II, a essayé d’en manger… Le roi lui avait dit : « rassasie toi de ce métal dont tu es si avide ». Crassus en est mort. Même à cette époque, donc, l’or n’a de valeur réelle que pour ce qu’il permet d’acheter, même si les objets d’art fabriqués avec cet or peuvent acquérir une certaine valeur propre. Je ne vais pas refaire ici toute l’histoire de la monnaie. Retenons simplement que, aujourd’hui, l’argent est totalement virtuel.

Mais cela ne veut pas dire qu’on peut faire n’importe quoi avec.

L’argent est, je l’ai dit, un droit à consommer. Vous possédez de l’argent ? Vous pouvez acheter des choses. Mais cela implique que ces choses existent, qu’il s’agisse de biens ou de services. Même le plus riche des milliardaires ne peut pas acheter ce qui n’existe pas ou ce qui est impossible. Ou même quelque chose qui ne peut pas être acheté, qui n’est pas en vente.

L’argent est une manière de stocker et d’échanger les droits à consommer. Vous travaillez, vous touchez un salaire issu de la richesse produite par l’entreprise. Cette entreprise obtient cette richesse en vendant sa production. L’argent circule. C’est l’intensité de cette circulation qui est mesurée par des indicateurs tels que le PIB. Mais ce qui compte vraiment, c’est la production.

Si des indicateurs tels que le PIB sont critiqués, c’est parce que la valeur des échanges est critiquée. Mais la production ne peut être valorisée que par son prix, c’est à dire la part des droits à consommer que chacun est prêt à céder en échange de cette production.

Que se passe-t-il si on introduit de l’argent magique ? On entend par là : que se passe-t-il si la masse monétaire augmente brutalement, du fait de l’émission massive de monnaie ou par d’autres moyens ? Chacun va chercher à consommer plus mais, si la production n’a pas changé, les prix vont juste s’ajuster. Bref, l’argent magique fabrique uniquement de l’inflation et on revient rapidement à la situation antérieure.

L’argent magique peut cependant avoir son utilité. Quand il y a thésaurisation, donc paralysie des flux économiques, l’argent magique peut redémarrer la machine si on l’injecte à un endroit approprié. Mais cela implique cependant qu’il y ait une crise purement financière, sinon ça ne marche pas. Après une guerre, si vous ne faites que distribuer de l’argent, cela ne rebâtira pas un pays ravagé. Mais l’inflation peut ruiner des profiteurs de guerre, des spéculateurs, etc.

Marcel Dassault, une des plus grandes fortunes de son temps et qu’on ne peut que très difficilement accuser d’être un crypto-communiste, disait : « même si je deviens encore plus riche, je ne pourrais jamais manger plus d’un poulet par jour. » L’un des problèmes de l’inégalité sociale, c’est que l’argent peut s’accumuler chez des gens qui ne peuvent rien en faire d’un point de vue productif : le nombre de poulets qu’ils mangent ne pourra pas augmenter à l’infini. Cette inégalité entraine donc progressivement une asphyxie économique. On a là une crise de répartition. L’argent magique peut alors servir à casser cette mécanique.

La fortune d’hyper-riches peut être, elle aussi, parfaitement virtuelle. Beaucoup de gens biberonnés à l’extrême-gauche voient les milliardaires avec des comptes en banque aux soldes à nombreux chiffres. Quand on a peu d’argent sur son propre compte en banque, cela fait rêver et déclenche de la jalousie. Mais la réalité est toute autre. La fortune est le plus souvent constituée d’actions d’entreprises ou d’un patrimoine que personne ne peut acheter, donc dont la valeur réelle est inexistante. Et la survalorisation de ces actions ou de ce patrimoine entraîne une fortune de papier dont la valeur très théorique peut s’effondrer à tout moment. Et elle ne permet pas d’acheter des poulets…

Mais l’abus d’argent magique peut tuer la valeur de l’argent et ainsi, au contraire de l’effet recherché, bloquer les échanges. On l’a vu à plusieurs reprises dans l’histoire. La première crise financière moderne est probablement celle des assignats, lors de la Révolution française. Les hyper-inflations en Allemagne dans les années 1920 ou plus récemment au Zimbabwe sont là aussi pour le montrer. Le « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron lors de la crise sanitaire Covid-19 a été fortement critiqué pour cela. C’était de l’argent magique, avec toutes les conséquences que cela implique, bonnes comme mauvaises. L’expression était, en plus, fort malheureuse car, précisément, elle pouvait donner à penser que l’on pouvait créer de l’argent magique impunément. Alors pourquoi ne pas le faire en permanence pour aider les pauvres ?

Ah, l’argent magique…

C’est beau, la magie. Mais ça n’existe pas.

Imaginons un gouvernement qui utilise la planche à billets pour donner de l’argent à toute la population. C’est une image : l’argent fiduciaire n’est aujourd’hui qu’une part infime de la masse monétaire. On peut inclure dans la « planche à billets » la création d’assignats créés sur un patrimoine confisqué (aux riches ou à l’Etat lui-même comme en Russie dans les années 1990). On peut surtout y inclure le déficit budgétaire de l’Etat.

Donc le bon prolétaire qui a bien voté reçoit de l’argent.

Première chose : il est content. C’est l’objectif des populistes.

Mais que va-t-il faire de cet argent ? Il va tenter d’acheter des produits (ou des services). Et c’est là que les ennuis commencent. Si la production n’a pas augmenté, il ne peut rien acheter de plus qu’avant et l’inflation va vite anéantir l’effet de la distribution d’argent magique.

Personne n’a jamais trouvé de production magique. Pour acheter un poulet, il faut que ce poulet soit né, ait été élevé, préparé, amené jusqu’à l’assiette.

L’argent magique ne marche que si la production existe et était immobilisée. Il fallait juste redémarrer la machine. Sinon on fabrique juste de l’inflation.

Imaginons maintenant le cas où on arrive à la fois à relancer la production et la consommation.

La consommation de chacun augmente. Chacun est bien content de pouvoir se manger son poulet chaque jour. Très bien. Sauf que le poulet ne vient pas de nulle part. Là encore, la production magique n’existe pas. La magie n’existe pas. La production plus importante de poulet entraîne des conséquences environnementales en cascade. Je précise que je garde l’image du poulet à cause de la citation de Marcel Dassault : les Végans ont le même problème s’ils cherchent à consommer du soja nature ou en galettes.

Or, derrière une éventuelle crise de la production, se cache surtout une autre crise : la crise écologique. Relancer la consommation en espérant relancer la production, c’est surtout aggraver la crise écologique.

Le combat pour le pouvoir d’achat, c’est un combat contre notre planète.

La magie n’existe pas. Tout se paye. Toujours.