Arts et IA : scandale, désastre ou évolution ?

Le grand scandale de la rentrée littéraire 2026 est le cas « C’était ça ou mourir », premier roman de Thélyson Orélien. Ayant reçu de nombreux éloges et prix, ce roman est soudain accusé d’avoir été écrit par une intelligence artificielle (IA). L’irruption de l’IA dans l’art n’est pas une réelle nouveauté et il est temps de se poser quelques questions.

Notons aussi, au passage, que, suite à cette première accusation, l’auteur se retrouve également accusé de multiples forfaits dont des plagiats. Je n’ai aucune opinion sur le cas particulier de Thélyson Orélien et ça n’est pas mon sujet. De même, je n’ai pas lu « C’était ça ou mourir » et je ne porterai donc aucun jugement sur ce livre en particulier. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’irruption de l’IA dans l’art.

L’IA est consubstantielle à l’informatique et date donc des années 1940. Dans les années 1970, il existait des « systèmes-experts » qui reproduisaient des raisonnements d’experts, y compris pour prendre des décisions. Depuis le début des années 2000, plusieurs évolutions majeures ont eu lieu en lien avec un double phénomène : la puissance de calcul disponible à un prix raisonnable a explosé et le stockage de données est devenu également beaucoup plus massif et peu onéreux. L’IA a donc, dès lors, pu être beaucoup plus sophistiquée avec des références bien plus nombreuses. Enfin, depuis fin 2022, l’intelligence artificielle générative (IAG) est apparue dans le grand public avec ChatGPT. L’IA était déterministe (une série de conditions entraine certains raisonnements) mais elle est devenue non-déterministe au point qu’il n’est pas toujours aisé voire possible de retracer son « raisonnement ». Cependant, dans tous les cas, l’IA fonctionne sur une base statistique : par exemple, quelle est la probabilité de voir tel mot après tel autre mot dans tel contexte ? Comme disait Luc Julia dans son ouvrage éponyme : « l’intelligence artificielle n’existe pas ». En effet, l’IA est stupide. Elle copie.

Une IA est cependant parfaitement capable de créer un texte, un roman ou un film. En effet, il lui suffit de copier et d’assembler des éléments pré-existants. L’accumulation et l’intégration de ces éléments constituent ce qui s’appelle l’entrainement de l’IA. On pourrait donc écrire la suite de « Les misérables » à la manière de Victor Hugo en utilisant une IA.

La première difficulté réside sur le plan juridique. Si on écrit cette suite de « Les misérables » à la manière de Victor Hugo en utilisant une IA, qui en détient les droits ? L’œuvre en elle-même, ne portant aucune « empreinte de la personnalité de son créateur », faute de créateur, ne peut pas être soumise au droit d’auteur. Une œuvre faite par IA doit donc être regardée comme libre de droit. Sauf que ce raisonnement est aujourd’hui contesté à deux niveaux. Ce qui « porte l’empreinte de la personnalité de son créateur » est le script, donc ce qui a « programmé » l’IA en quelque sorte. Je trouve cette revendication pour le moins tirée par les cheveux. La deuxième revendication est celle des auteurs dont le travail a servi à entraîner l’IA. Les techno-tycoons de la Silicon Valley poussent des cris d’orfraie à cette évocation : leur logique est toujours d’exploiter tout ce qui est disponible, gratuitement, de nier toute propriété intellectuelle de tiers, mais de défendre bec et ongles leur propre propriété intellectuelle, parfois au-delà du raisonnable.

La deuxième difficulté, celle qui est en fait soulevée avec le cas Thélyson Orélien, est philosophique. Qu’est-ce que l’art ? Un artiste peut-il recourir à de l’IA pour l’aider ?

Le sujet était jusqu’à présent surtout une question dans le monde du cinéma. Si certains festivals revendiquent de juger des films produits par IA, d’autres refusent tout usage de l’IA, y compris pour faciliter un petit trucage dans un coin. Et d’autres jugent des films sans restriction, avec ou sans IA, car, pour ces festivals, seul le résultat compte. Avec l’affaire « C’était ça ou mourir », le même débat a lieu pour les œuvres littéraires. A la suite du scandale, certains ont dit « qu’importe : le roman est bon, c’est tout ce qui compte » alors que d’autres ont écarté le roman sur la seule base du soupçon qu’il ait été écrit en tout ou partie avec une IA.

La vraie question est donc : est-ce que seul le résultat compte ?

D’un point de vue commercial, j’aurais tendance à répondre oui. Si une œuvre est bonne, qu’importe comment elle a été produite et même par qui. Si Joseph Staline, criminel contre l’humanité, avait écrit une grande saga littéraire sans une once de politique, cette saga devrait être regardée pour elle-même. Le sujet qui surgit alors est purement juridique : peut-on vendre une œuvre faite par IA ? Cette œuvre est, je l’ai dit, libre de droit. La vendre pose donc problème.

L’IA, cela ne fait aucun doute, permet d’aller plus vite. J’ai oublié quel était le roman en question mais, dans une œuvre de science-fiction que j’ai lue il y a un certain temps, on en arrivait à avoir des « films à la demande ». Il n’y avait plus de productions audiovisuelles mais chacun, quand il avait une envie, demandait un film ayant telle ou telle caractéristique et, hop, il avait ce qu’il voulait à cet instant précis.

Pour ce qui me concerne, ce qui me pose réellement problème est philosophique. L’IA ne fait que copier le passé, l’existant. Le recours de plus en plus systématique à l’IA dans toutes les actions humaines entraine un appauvrissement intellectuel et aussi une disparition de l’innovation, de l’originalité. L’IA fait régresser l’humanité.